Chapitre 1 : Campagne, me voilà
– Et voilà Monsieur Roy. La réponse à votre dossier.
Vincent fixa le dossier rouge sur le bureau de son banquier.
– Votre prêt est accepté.
– Vous … vous me suivez ?
– Absolument.
Il avait envisagé beaucoup de choses, se battre pour son dossier, démarcher de nombreuses banques, mais pas que ce serait facile comme ça.
– Il y a beaucoup de choses à signer, mais une fois passé le délai de rétractation, vous pourrez y aller.
Vincent lança un sourire timide à son conseiller.
– Merci.
– Bonne chance Monsieur Roy.
Il sortit de la banque, un peu éberlué. Il n’en revenait toujours pas. Ce à quoi il avait toujours aspiré prenait enfin vie. Son travail actuel lui pourrissait la vie. Malgré ses promesses, son patron ne lui avait toujours pas accordé d’avancement. Son collègue Henri lui était passé devant. Puis Georges, puis Michaël. Il s’était mis à douter affreusement de ses compétences. Et puis sa grand-mère était morte, et ses souvenirs d’enfance étaient remontés à la surface. Son amour pour les deux percherons de Mamie. Le calme de la campagne, les pâtés, les confitures maison. Tout ce qui avait fait le rare sel de ses trente-cinq années d’existence. Se mettre à son compte, il ne s’en était pas imaginé capable, mais il s’était dit que s’il ne tentait rien, il n’aurait rien non plus.
Il arrêta sa voiture devant une longue bâtisse en pierre d’aquitaine. Des chevrons ornaient la façade. Les volets en bois foncés étaient fermés. Il entra dans la cour. Deux granges étaient attenantes à la maison. Les hautes portes étaient elles aussi fermées. Il caressa l’une d’elle. Elles avaient été bien entretenues, il n’y avait aucune trace du temps passé. Il continua le long de la longère, le sol avait été bétonné à cet endroit-là. Il s’approcha d’un box, l’ouvrit. Les abreuvoirs semblaient dernier cri, automatique. Il n’y avait rien à dire. L’ensemble avait été restauré de manière remarquable. Il referma la porte du box, et huma l’air à plein poumon. Il se sentait vraiment bien. Sa quiétude fut bientôt troublée par son téléphone.
Vincent : Allo ?
Olivier : Alors, comment vas-tu ? Cette installation ? Comment ça se passe à la campagne ?
Vincent : Très bien ! Quelle question ! J’ai trente-cinq ans et je vais réaliser mon plus vieux rêve alors …
Olivier : Mon dieu, ce ton …
Vincent : Et toi, ça va ?
Olivier : Oui, oui, ça va. Un peu difficile en ce moment. Je dois préparer les négociations avec les syndicats pour la convention collective …
Vincent : Ah oui … C’est super …
Olivier : Je n’ai pas vraiment le temps de penser ! Mais je ne t’oublie pas vieux, je ne t’oublie pas ! Je passerais te voir à l’occasion.
Vincent : Quand tu veux bien sur …
Quand tu veux, bien sûr … En raccrochant, Vincent eût un pincement au cœur. La visite de ses amis ? Il n’y croyait pas, il n’y pensait pas. Le temps a l’immense défaut ou vertu, selon le point de vue, d’effacer les liens et les fautes. En l’occurrence, il avait bien travaillé dans le cas de Vincent. Ses amis, ses seuls amis ? Juste des fantômes de son passé. Il savait bien qu’il n’aurait pas dû avoir de regrets. Ils ne viendraient jamais mettre les pieds à La Bussy. Ils n’y viendraient pas parce que même s’ils avaient fait l’effort de garder un lien avec lui, cela faisait belle lurette qu’ils ne vivaient plus dans le même monde.
Une belle voiture noire s’arrêta devant une modeste maison au toit en ardoise grise. Le parement était gris aussi, et légèrement dégradé par endroit. Deux hommes sortirent de la voiture. Si l’un avait un air doux et tranquille, l’autre paraissait très agacé.
Thibault : Alors c’est ça la baraque que tu m’as trouvée ? C’est trop laid ! Tu aurais pu assurer Olive !
Olivier : Du calme, ici, ce n’est pas New York, il n’y pas des milliers de maisons à disposition ! Tu pourras l’aménager comme tu voudras !
Olivier fulminait. Il avait tout pris pour lui, s’était dégagé du temps, avait fait les recherches, et voilà comment Thibault le remerciait, lui qui n’avait presque rien fait. Et par-dessus le marché, la maison ne lui convenait pas. Il savait bien que ce n’était pas l’endroit de rêve de son ami, que lui aussi avait dû faire des sacrifices, mais ils étaient tous les deux à un tournant de leurs vies, et c’était l’occasion ou jamais. Du moins, c’était ce dont il tentait de se persuader. Un furieux doute le tenaillait. Pour la première fois de sa vie, il avait dû prendre une décision précipitée. Il en voulait un peu à Vincent pour ça, mais ce qui était fait était fait. Il n’était pas question de revenir en arrière.
Thibault : Tu me dis ce qu’on vient foutre ici ?
Olivier : On vient filer un coup de main à notre vieil ami Vincent.
Thibault : Tu sais quoi ? Je crois qu’on est trop gentil !
Olivier : Oh la ferme ! On verra ce qu’il se passera !
Thibault : Il était vraiment déprimé ?
C’est au ton de sa voix qu’Olivier sut que Thibault était au moins aussi inquiet que lui. Il savait qu’on pouvait leur reprocher beaucoup de choses à tous les deux, mais ils avaient toujours été loyaux avec Vincent. Et ils se battraient, contre vents et marées, tous les trois.
Olivier : Oui, il avait carrément l’air déprimé … Il m’a inquiété.
Thibault : Bon, l’avantage, c’est qu’ici il y a tellement de choses à faire que je ne pourrais que me cultiver ! C’est quoi le nom de ce bled de merde ?
Olivier : La Bussy.
Thibault : Ouai, La Bussy. Un nom de merde pour un bled de merde.
Olivier : Est-ce que tu peux arrêter avec tes merdes ?
Thibault : Et merde ! Je suis sûr que dans ce putain de bled y’a même pas de meufs potables !
Il avait réussi à lui arracher un sourire. Pendant des années, Olivier s’était plongé dans le travail. Il avait réussi à faire des rencontres, mais aucune qui n’en vaille vraiment la peine, selon lui. Tout juste avaient-elles duré quelques mois. Les femmes de sa vie s’étaient vite senties abandonnées, il n’avait jamais le temps de leur accorder ce qu’elles voulaient en priorité, du temps. Thibault, lui non plus, ne s’était jamais posé. Par choix. Il était coureur de jupons par essence. Olivier et Vincent avait vu défiler des dizaines de fiancées, avec lesquelles ses relations avaient rarement duré plus d’un été. Ils espéraient que le temps calmerait ses ardeurs. Il se retrouvait maintenant à la campagne, seul comme un pou. Olivier éprouvait une vague compassion à son égard. Il se rendait compte que son inquiétude était légitime, mais pas seulement pour Vincent, mais aussi pour Thibault et lui-même.
Olivier : Et tomber amoureux, t’y penses ?
Thibault : Et toi, t’y penses ?
Olivier : Tous les jours, mais ça ne m’arrive pas.
Thibault: Ben justement, tu ne devrais pas t’en préoccuper. C’est de la merde en barre, tu t’attaches, puis un beau jour, tu te fais plaquer, et tu morfles. Il vaut mieux être sans foi ni loi. En amour, comme en amitié …
Olivier : Bon, allez viens, on file voir Vincent.
Thibault : Tu crois qu’il sera content de nous voir ?
Olivier : Évidemment.
Ils remontèrent dans la voiture. Thibault mis la radio à fond, ce qui ne manqua pas d’agacer Olivier.
Olivier : Tu es obligé de mettre aussi fort ?
Thibault : J’ai vraiment besoin de me détendre tu sais. Tu devrais faire preuve d’un peu de tolérance.
La seule réaction d’Olivier fut de hausser les épaules. Avec son ami, il avait l’habitude. Il était grande gueule, mais suffisamment gentil pour faire l’effort, et surtout, suffisamment attaché à ses amis d’enfance. Il arrêta la voiture devant une toute petite maison blanche. Quelqu’un était penché dans ce qui ressemblait à un potager.
Olivier : Vincent ?
Le jeune homme se releva. Il était couvert de terre, les cheveux en bataille, l’air perdu. Olivier et Thibault se regardèrent, se retenant de rire. Ils ne pouvaient décemment pas dire à leur ami que définitivement, il ressemblait à un clochard.
Vincent : Olivier ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Olivier : On est venu te rejoindre ! On se faisait du souci pour toi !
Vincent : On ?
Olivier : Thibault et moi ! On va te filer un coup de main pour monter ton truc !
Vincent : Oh merci les gars, c’est vraiment, mais vraiment hyper sympa !
Le ton de Vincent sonnait faux, mettant les deux acolytes dans une position très inconfortable. Olivier sentit le regard de Thibault se poser sur lui, un regard dardé de reproches contenus. Il se gratta la tête, cherchant désespérément quoi dire pour rattraper la situation.
Olivier : Ecoute, je sais que je ne t’ai pas prévenu. Mais, tu sais, notre situation n’est pas toute rose, et je me suis dit qu’à trois, on pourrait se serrer les coudes.
Vincent: C’est gentil, en tout cas.
Olivier ne trouva rien à répondre. Il trouvait sa motivation somme toute assez égoïste malgré tout. A une autre époque, il aurait pu tout dire à Vincent, mais le fossé qui avait grandi entre eux ne se résorberait pas comme ça. Olivier avait été licencié comme un malpropre, et il préférait garder ça pour lui. D’abord parce que la situation lui faisait honte, quelques semaines auparavant, c’était lui qui préparait les charrettes, ensuite parce que si Thibault savait ce qui était arrivé, il ne savait pas comment le prendrait Vincent, et la dernière chose qu’il voulait, c’était de rajouter de l’huile sur le feu. Venir à La Bussy, c’était aussi une manière de se réparer lui-même. S’ils arrivaient, à eux trois, à faire ce qu’ils avaient envie de faire, ils pourraient peut-être prendre une revanche. Thibault tenait, peu ou prou, le même raisonnement. S’il n’avait pas été licencié, il avait été tellement humilié qu’il avait décidé de partir. Les mannequins étaient plus jeunes et plus frais, et avaient poussé pour l’éviction de Thibault. A l’inverse d’Olivier, il ne tenait pas particulièrement à aller à la campagne, mais il y avait vu un vrai défi, pour le citadin pur jus qu’il était. Même s’il devait bien avouer que ces premiers jours n’avaient pas été extrêmement emballants pour lui.
Olivier : Moi je suis content, Thibault un peu moins. Il râle, mais il s’y fera !
La remarque fit tiquer son ami, mais il se tût. L’humilité n’était pas son point le plus fort, mais Olivier avait raison, il n’avait pas fait preuve d’enthousiasme pour le moment.
Vincent : C’est presque comme au bon vieux temps !
Olivier : Ouai … Presque … Mais …
Ils se regardèrent, sentirent la tristesse s’installer. Le passé n’était pas forcément bon à remuer, ils le savaient. Mais Vincent laissa son amertume prendre le dessus.
Vincent : Sauf qu’il en manque un. Il a du tellement prendre la grosse tête qu’il ne daigne même plus appeler ses vieux copains. Je suis sûr que vous avez eu des nouvelles de lui, et moi, il me méprise parce que je suis un moins que rien.