I.

I.

Sophie

Nulle. Vous êtes nulle. C’était la phrase fétiche de Noëlle Pasquier. Sophie en pleurait. Ces remontrances, elle les avait entendues des dizaines de fois de la part de sa supérieure hiérarchique, comme si elle prenait un malin plaisir à l’enfoncer de jour en jour. Ses journées étaient devenues un calvaire. Sophie arrivait tous les jours vers huit heures. A cette heure-là, ses collègues étaient regroupées devant la machine à café. Sophie devait fendre l’attroupement pour rejoindre son bureau, elle ressentait alors la sourde hostilité qui planait. Aussi évitait-elle ce rituel. Elle ne pouvait décemment pas imaginer se joindre à elles, écouter leurs vies, leurs ragots. Non seulement cela ne l’intéressait pas, mais elle sentait les regards suspicieux et méchants sur elle. Elle était épiée, surveillée, comme un loup qui entrait dans une bergerie. Aussi préférait-elle attendre dix heures pour se faufiler jusqu’à la machine pour y prendre un café. Et c’était dans son bureau qu’elle s’autorisait à le boire enfin, à l’abri des regards. Malheureusement pour elle, c’était souvent ce moment-là que choisissait Noëlle pour se montrer, les reproches aux lèvres. Sophie encaissait, sans sourciller. Un dossier mal monté, un rapport rendu trop tard, une présentation non satisfaisante, rien ne semblait aller pour sa supérieure. Sophie perdait progressivement toute confiance en elle, sans qu’elle ne puisse rien y faire. Venir travailler devenait de plus en plus difficile, mais elle s’accrochait. Ce n’était qu’un gagne-pain, elle n’avait que ça pour vivre et tenait à son indépendance, il fallait donc qu’elle résiste envers et contre tout. Elle n’avait pas un gros salaire, mais elle s’en sortait. Pour ne rien arranger, depuis quelques temps, l’ambiance s’était dégradée brutalement. Sa seule alliée avait démissionné et était partie dans une autre entreprise. Zélie avait pris Sophie sous son aile dès son arrivée. En vieille habituée, elle la défendait dans les réunions, se lançait dans des joutes verbales virulentes avec Noëlle, attribuait à Sophie des idées novatrices, qu’elles soient les siennes ou non. Une forte amitié les unissait, Zélie ayant été touchée par la fragilité de Sophie. Elle avait plaidé sa cause auprès de Noëlle, qui avait rétorqué que l’entreprise n’avait pas besoin de gens fragiles, mais de gens compétents et rapides. Au bout d’un an et six mois de combat ferme, Zélie avait lâché prise, non sans avoir fait un esclandre, en déclarant que Noëlle était une vieille peau aigrie et vénéneuse. Zélie avait été extrêmement chagrinée de devoir laisser Sophie se débrouiller seule.

 – Comment vas tu t’en sortir ?

– J’ai vraiment l’impression de t’abandonner …

– Ne t’inquiètes pas, j’y arriverais, je ferais le dos rond.

– Mais non ! Je suis grande, je résisterai…

– T’es sure ? Enfin bon, si t’as besoin, je serais là ! T’as mon tel … de toutes façons, je suis dans l’annuaire.

Et la bonne humeur qui enchantait Sophie avait quitté les lieux. Sophie se souvenait parfaitement de son dernier jour. Noëlle jubilant, les collègues soulagées. Zélie avait soupiré.

– Noëlle a gagné fit-elle. Elle voulait que je parte. Elle a réussi à monter toute l’équipe contre moi, et par contrecoup, contre toi aussi. Diviser pour mieux régner. Quand je serais partie, elle recommencera. Si tu tiens jusque là, tu verras ce que je te dis. Toi, tu seras seule dans ton coin, mais elle réussira à créer une nouvelle fracture dans le groupe, qui s’est temporairement soudé. Personne n’ose rien lui dire. Même le patron est à plat ventre devant elle, et pourtant, il sait pertinemment qu’elle est responsable de ce qui se passe ici. Je la connais. Nous étions au lycée ensemble. Elle a toujours été comme ça …

– Elle a donc mieux réussi que toi ?

– Non. Nous n’avons simplement pas fait les mêmes études. Mais maintenant, j’ai ma revanche. J’ai trouvé l’équivalent de son poste, si ce n’est mieux, mais ailleurs.

Et Sophie résistait comme elle pouvait, mais sa sensibilité était à fleur de peau. Si elle avait pu se fondre dans le décor, devenir invisible, elle l’aurait fait. Se faire oublier. Mais jusqu’à présent, elle n’avait pas encore trouvé chez elle le don de passe muraille. Tout ce qu’elle voulait, c’était être tranquille. Ne plus affronter les regards durs de son entourage. Le stress, la pression, elle se sentait à bout, isolée et faible, et ne se permettait de se laisser aller que chez elle.

Sophie habitait un petit immeuble de la rue Gaspard André. La façade était aussi grise que l’était son humeur. Il n’y avait que trois étages, et seulement deux appartements par palier. Sa voisine était une dame âgée, ne risquant guère de troubler sa quiétude. L’appartement de Sophie donnait sur la cour intérieure, petite, froide, sans âme, mais d’un calme remarquable. Les bruits venant de l’extérieur s’entendaient à peine, peu de circulation, et seulement quelques commerces. Aucunes animations particulières n’étaient prévues les jours de fête. Cela convenait parfaitement à Sophie et son désir de discrétion. Le quartier était populaire, mais c’était ce qu’il lui fallait pour arriver à se fondre dans la masse, à ne plus se sentir différente des autres. Ici au moins, elle ne se démarquait pas de son environnement. Sa timidité ne lui semblait plus insurmontable, ce n’était pas un défaut visible pour ceux qui ne la connaissaient pas. Aussi sa souffrance s’en trouvait atténuée. Des milliers de gens vivaient comme elle, étaient aussi insignifiants qu’elle, et cette uniformité dans l’anonymat la rassurait. Elle s’était forgé un petit cocon à l’abri de toute agression extérieure. Elle aimait les autres, mais n’avait pas besoin d’eux. Elle était solitaire, mais sans regrets. Le peu d’amis qu’elle avait n’étaient pas très présents dans sa vie, mais elle appréciait tout de même les voir de temps en temps, pour prendre des nouvelles, pour refaire le monde, pour faire le point sur leurs existences. Lors de ces rencontres, Sophie parlait peu. Elle se contentait de les écouter. Sa vie n’avait jamais été spécialement extraordinaire, elle ne voyait pas comment cet état de fait pouvait changer. Mais tout le monde a une vie ordinaire lui disaient ses amis. Mais elle ne se sentait pas vraiment rassurée. Elle aurait voulu, elle, être capable de faire de grandes choses. D’ailleurs, si elle n’avait jamais vraiment eu de relations stables et sérieuses avec un garçon, c’était la preuve qu’elle ne servait à rien ! Et puis, quel imbécile aurait aimé sortir avec une fille aussi ordinaire qu’elle ? Personne, elle le savait bien ! Et au moment où ses amis parlaient mariages, bébés, maison, elle, elle se sentait irrémédiablement mise à l’écart. Ils avaient réussi là où elle avait échoué. Même en prenant Zélie pour référence, qui, a 30 ans, n’était ni en couple, ni maman, elle se sentait inférieure. Zélie, au moins, avait réussi à faire sa place dans le monde impitoyable du travail en trouvant ce poste à responsabilités. Mais elle avait toutes les qualités nécessaires pour y arriver. Elle était grande gueule, peut être même un peu trop, fiable, généreuse, tolérante, originale. Sophie avait toujours admiré sa capacité d’adaptation, sa façon de ne pas se soucier du regard des autres. Le jour où elle était arrivée avec les cheveux rouges au bureau, Noëlle avait failli avoir une crise cardiaque et Sophie s’était réjouie intérieurement. Elle avait été convoquée pour cet acte de rébellion, et les ennuis avaient commencé.

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